Rencontre

Alexandre Benedetti : « Se battre pour faire émerger le rugby »

C’est un cri de passion avant d’être un cri du cœur. Alexandre Benedetti, le directeur technique national de la Fédération luxembourgeoise de rugby, s’est longuement entretenu avec MENTAL!. L’homme du sud de la France se bat tous les jours pour promouvoir le rugby au Luxembourg et doit faire face quotidiennement aux vents contraires. Mais avec envie et détermination… tout simplement pour développer un sport qui ne demande qu’à être connu au Grand-Duché. Et surtout, qui a largement sa place dans le paysage sportif luxembourgeois.

MENTAL!
Alexandre Benedetti, tout d’abord, quel est votre rôle en tant que directeur technique national de la Fédération luxembourgeoise de rugby ?

ALEXANDRE
Mon rôle premier en tant que DTN est de définir la politique sportive et de piloter les différents secteurs et branches du rugby au Luxembourg. J’occupe cette fonction depuis 2015, et pour vous donner une idée, je travaille aussi bien sur le développement de notre sport sur le territoire que sur la formation des jeunes rugbymen.

Pour résumer, il existe six pôles importants. Le premier concerne le développement, c’est notre plus grosse mission actuellement, car on essaie de faire grandir notre sport au Luxembourg, notamment au niveau de l’attractivité pour les jeunes, mais aussi du grand public, car on se rend compte que beaucoup de personnes n’ont même pas connaissance que le rugby existe au Luxembourg. Le second concerne la partie « haut niveau ». Là, on essaie de mettre en place les compétitions, les entraînements… Le troisième est basé sur le volet formation, que ce soit au niveau du staff en formant des entraîneurs performants, mais aussi au niveau des jeunes.

Nous faisons un gros travail au niveau scolaire pour intégrer le rugby dans les écoles. Le quatrième axe est piloté par le comité exécutif et concerne toutes les règles, ou encore les lois. Le cinquième porte sur la sécurité, il prend en compte tout ce qui est prévention, dopage… Enfin, le dernier concerne tout ce qui est administratif et sponsoring. Finalement, on essaie de tout mettre en place et d’établir les bonnes connexions entre chaque partie pour avancer dans la même direction et définir des projets et des objectifs à court, moyen et long terme. 

MENTAL!
Quels sont ces projets ?

ALEXANDRE
Comme je l’ai expliqué : celui de développer le rugby au Luxembourg. Les autres objectifs vont tous dans ce sens : à court terme, par exemple, nous voulons améliorer notre communication, car c’est bien là que tout doit débuter. Un exemple : notre équipe nationale avait remporté 13 matches de rang et avait connu deux promotions de suite. Ce qui est une performance remarquable pour une équipe d’un sport collectif au Luxembourg. Et à l’époque, presque aucun service de presse, aucun journal, aucune chaîne de télévision n’avait relayé cette information. Pour vous dire, les joueurs étaient même un peu déçus que personne n’ait parlé de cet exploit dans les médias. Donc il y a clairement un manque de notre côté au niveau de la communication et c’est un chantier prioritaire.

MENTAL!
En plus d’être DTN, vous êtes également entraîneur. Comment concilier les deux et qu’est-ce que cela vous apporte dans votre travail au quotidien ?

ALEXANDRE

C’est vrai, je suis entraîneur des U16, U18 et U20 nationaux.
Et cette expérience de coach me sert tous les jours dans mon activité de directeur technique national. Je dirais même qu’elle est primordiale, car il faut une bonne formation d’entraîneur pour être crédible aux yeux de tout le monde. Mais pas que. Car cette expérience sur le terrain me permet d’être toujours au plus proche de la réalité et de mieux comprendre certains besoins et/ou difficultés que les éducateurs
et entraîneurs peuvent avoir sur le terrain.

MENTAL!
Vous nous disiez que certaines personnes ne savent pas qu’il existe une équipe nationale de rugby, ici, au Luxembourg. Comment jugez-vous la place du rugby sur notre territoire ?
Et quels sont les axes principaux sur lesquels vous comptez pour améliorer et développer ce sport au Grand-Duché ?

ALEXANDRE
C’est un constat, le rugby au Luxembourg est très peu médiatisé et nous devons mieux communiquer sur notre sport, nos équipes et nos compétitions. Nous avons conscience que les échelons se gravissent petit à petit, il faut sans cesse être pertinent auprès de nos partenaires, envoyer le bon mail à la bonne personne au bon moment… On essaie aussi de toucher le plus de monde possible et notamment le public et ça, ce n’est pas toujours simple. Le rugby n’est pas encore un sport très démocratisé au Luxembourg et c’est pour cette raison que nous travaillons beaucoup avec les écoles pour intégrer ce sport dans les programmes et créer un tournoi des écoles.

MENTAL!
Est-ce qu’il y a des retombées vis-à-vis de ce travail réalisé auprès des écoles ?

ALEXANDRE
Oui. Après, les jeunes qui s’intéressent au rugby ne représentent pas non plus une très grande majorité dans les écoles, mais c’est un bon début. Au total, ce ne sont pas moins de neuf établissements qui jouent le jeu et cinq d’entre eux ont participé au tournoi des écoles, sur cinq catégories d’âge différentes. Ce qui peut freiner ? La météo et notamment le froid. Il n’est pas rare que certains établissements annulent au dernier moment leur participation. C’est rageant parfois, car on mobilise beaucoup de temps et beaucoup de ressources. À chaque tournoi, on organise la typique troisième mi-temps avec un goûter pour les gamins, des choses comme ça… On essaie, par la même, de promouvoir le rugby avec ses valeurs propres, comme l’esprit d’équipe ou la camaraderie. Qu’il soit débutant ou un peu confirmé, chaque élève peut venir tester le rugby. Et gratuitement en plus.


MENTAL!

Et au niveau des clubs et dans les catégories d’âge plus élevées ?

ALEXANDRE
C’est encore autre chose. Au Luxembourg, nous disposons de quatre clubs, ce qui est relativement peu. Mais ce n’est pas le plus gros problème. Car c’est vraiment le manque d’infrastructures qui freine notre développement. Il y a seulement deux terrains de rugby pour quatre clubs. C’est beaucoup et pas beaucoup en même temps, car on ne parvient pas à couvrir l’ensemble du territoire et les jeunes qui veulent faire du rugby sont parfois obligés de faire 1 h 30 de trajet pour descendre de Wiltz à Dudelange par exemple. Sans parler des parents qui doivent encore gérer ces trajets. À l’heure actuelle,
un gamin qui veut faire du rugby doit être super motivé pour continuer, car ce n’est pas simple du tout, malheureusement.

MENTAL!
Qu’est-ce qui freine autant l’obtention de terrains de rugby ? À l’inverse, il existe de nombreux terrains pour le football. Ce n’est pas possible de partager une pelouse avec un club de foot ?

ALEXANDRE
Le football est un rouleau compresseur vis-à-vis du rugby. Alors oui, nous y pensons, c’est une discussion qu’il faut avoir entre clubs afin d’effectuer une rotation de terrains, mais c’est quelque chose de très compliqué à mettre en place. C’est une lutte de tous les jours, et on doit se battre quotidiennement pour faire émerger le rugby, mon sport, notre sport, au Luxembourg.

 

STEVE KARIER, une vision du rugby sur le long terme

Avec optimisme et ambition, Steve Karier revient sur ses trois premières années de présidence à la tête de la Fédération luxembourgeoise de rugby.
Entre les doutes, les difficultés, mais aussi les réussites, le président dévoile et définit les futurs objectifs du rugby au Luxembourg et explique aussi le fonctionnement de sa fédération. 

À l’issue de la rencontre face à l’Estonie (victoire 64-0) au Stade Josy Barthel en novembre dernier, Jonathan Flynn, le sélectionneur luxembourgeois, ambitionne de se placer directement à l’échelon supérieur. Et Steve Karier, le président de la Fédération luxembourgeoise de rugby, confirme : « Il est clair que nous voulons accéder à la Conférence 1, c’est notre objectif. » Il a déjà engagé plusieurs manœuvres depuis son arrivée à la tête de la fédération en 2015.

« Lors de mon arrivée, j’ai voulu poursuivre

 le modèle instauré par mon prédécesseur Alexandre Krieps, à savoir une organisation horizontale afin de responsabiliser tout le monde au comité exécutif et ne pas tout formuler moi-même », explique-t-il. Dès lors, Steve Karier s’est lancé dans la création d’un club de supporters : le Rugby Roude Léiw (RRL), avec à sa tête Fränk Rosenfeld. « Il a été constitué sous forme d’asbl. Sa raison sociale ? Soutenir la fédération, mais ce groupe s’occupe aussi de l’organisation des matches à domicile ou encore de tout ce qui est communication relative à une rencontre, par exemple dans les magazines », détaille-t-il. En trois ans de présidence, Steve Karier estime que tout a augmenté de « 30 % environ, comme le budget, les bénévoles… Sauf au niveau des licenciés, on stagne, on n’arrive pas à progresser. Au total, nous comptons environ 850 licenciés, staff et joueurs confondus. Et ce problème vient notamment du manque d’infrastructures. Aucune commune ne peut nous donner des terrains (voir l’interview d’Alexandre Benedetti, ndlr). »

Pas de championnat luxembourgeois

Les communes, finalement, sont un peu réticentes, « car les terrains sont de potentiels terrains à bâtir et beaucoup de maires préféreront investir à ce niveau-là plutôt que dans des infrastructures sportives », regrette-t-il. Pour l’instant, le Luxembourg compte quatre clubs sur son territoire : le Racing Club Luxembourg, le CSCE Rugby Luxembourg, le RC Walferdange et le Rugby Club Terres Rouges à Dudelange.
« Ces quatre équipes bataillent à l’étranger, en Belgique ou en Allemagne. Il n’y a pas de championnat luxembourgeois à ce niveau-là. Mais les matches se jouent sur notre territoire et chaque équipe s’entraîne au Luxembourg. » L’équipe nationale, elle, bataille bien dans un championnat spécifique, en Conférence 2 Nord, l’équivalent de la quatrième division européenne. L’an dernier, elle évoluait
à l’échelon supérieur. « On a subi un remaniement des ligues,
qui sont désormais réparties en conférences géographiques pour des raisons économiques. Nous nous sommes retrouvés dans un groupe relevé, avec la République tchèque, qui était dans l’ancienne deuxième division, ou encore la Suède. C’était difficile d’exister face à ces cadors, donc nous sommes descendus, mais nous sommes bien partis pour remonter. La Conférence 2 ne reflète pas notre valeur réelle », étaie-t-il.

Deux objectifs prioritaires pour les cinq ans à venir

Les joueurs, eux, ne sont pas rémunérés. « Et de mon vivant, ils ne le seront jamais, je ne veux pas être le président qui a introduit le rugby professionnel au Luxembourg. Aucun personnel administratif n’est rémunéré. Mais 95 % des subventions sont destinées à la rémunération des entraîneurs, aux compétitions, et surtout au développement du sport en lui-même. En contrepartie, les joueurs n’ont pas besoin de payer les frais lors des compétitions, comme les déplacements par exemple », précise Steve Karier. Le président de la Fédération luxembourgeoise de rugby travaille actuellement sur plusieurs volets, et en premier lieu la partie sponsoring. En second lieu, il y a tout le travail lié à l’ouverture du nouveau stade, à l’horizon 2019. « Le RRL prépare déjà des stratégies et différentes organisations pour être prêt lorsque ce stade sera construit. Sinon, à plus long terme, nous avons deux objectifs prioritaires pour les cinq années à venir : la création d’une cellule nationale de rugby, mais également la création de clubs supplémentaires, notamment dans les régions vierges
de rugby, comme au nord du Luxembourg », conclut-il.

 

Texte : Pierre Birck

Photos : Olivier Minaire