Attractivité du championnat : interview croisée avec trois présidents représentatifs des clubs de l’élite. Christian Strasser de l’US Mondorf, Thomas Gilgemann du Progrès Niederkorn et Jean-Paul Kolbush du Victoria Rosport répondent à nos questions sur les causes et effets d’un championnat semi-pro en mal de réforme.
La BGL Ligue est-elle condamnée à rester un petit championnat amateur ? Trois présidents répondent à nos questions. Jean-Paul Kolbusch est à la tête du FC Victoria Rosport depuis dix ans et l’équipe fanion n’a depuis jamais quitté les rangs de la BGL Ligue. Christian Strasser a succédé à son père à la présidence de l’US Mondorf en 2020 après l’avoir assisté pendant plus de vingt ans. Thomas Gilgemann a quant à lui repris en 2022 les rênes du FC Progrès Niederkorn, club dans lequel il a évolué comme joueur, directeur sportif ou directeur général aux côtés de son mentor Fabio Marochi. MM. Strasser et Gilgemann sont par ailleurs tous deux membres du comité de la Letzebuerger Football League (LFL). Entretien.
Présidents, considérez-vous que notre championnat est attractif ?
Christian Strasser (C.S.) : Si la question est fermée et qu’on doit répondre par oui ou non, la réponse est oui. Si je ne trouvais pas ça attractif, je ne passerais pas autant de temps à aller voir les matchs ! Pour moi le critère d’attractivité se mesure d’abord par la qualité des matchs que je vois, technique, tactique, et si les matchs sont serrés ou non. Le nombre de spectateurs n’est pas un critère, il y a beaucoup de facteurs qui expliquent pourquoi en 2025 l’affluence n’est pas celle de 1985.
Jean-Paul Kolbusch (J-P.K.) : Depuis de longues années les discussions tournent autour du nombre trop élevé d’équipes. Les réflexions sont multiples et se dirigent dans toutes les directions. Une solution avec moins de 16 équipes, qui arrange tout le monde dans le contexte actuel, n’est pas prévisible.
Thomas Gilgemann (T.G) : Pour moi la réponse est oui, et notre championnat gagne en attractivité au fur et à mesure des années, principalement grâce à aux résultats sportifs. Les performances en coupes d’Europe pour les clubs ont un réel impact : quand vous avez Dudelange qui a été en poules deux fois, que nous on sort les Rangers ou que Differdange va vers un 3e ou 4e tour, c’est forcément positif car tout le monde voit que le niveau évolue.
C.S. : Quand Dudelange est passé en phase de poules oui, mais l’impact est plus réel en été juste après les matchs et pas nécessairement sur la saison dans son ensemble.
T.G. : Il reste énormément d’axes d’amélioration, au niveau marketing, communication, retransmission des matchs, pour rendre la BGL Ligue plus sexy pour les spectateurs, observateurs, recruteurs et la diffuser davantage positivement vers l’étranger. Les résultats de l’équipe nationale jouent aussi forcément sur l’image. Quand ils ont de bons résultats, tu entends tout le monde dire que le foot luxembourgeois évolue. C’est un raisonnement basique mais réaliste.
C.S. : Il n’y a pratiquement pas de joueurs du championnat luxembourgeois en équipe nationale, donc je ne pense pas que cela ait un grand impact sur l’attrait du public. Et au contraire, je trouve cela déplorable, car je pense que le championnat luxembourgeois est meilleur que ce qu’on veut bien en dire. On entend parfois que les divisions inférieures à l’étranger seraient meilleures et donc un plus grand vivier de recrutement pour l’équipe nationale que le championnat national, je ne partage pas cet avis. Si je me trompe, j’assumerai, mais je ne crois pas être dans le faux.
Quels sont les moyens réalistes pour le faire rayonner davantage ?
T.G. : Pour moi ça passe par une caméra mobile par match au minimum, avec peut-être une émission ou deux plus animées grâce à ces images. Ainsi que les diffuser à la télé : ce serait une bonne avancée. En outre, avoir une vraie plate-forme où on puisse regarder les rencontres, trouver directement les résultats, les classements. RTL le fait mais n’a plus les images, apart TV avait les images mais ne fournissait pas résultats et classements actualisés. Il faudrait avoir une plate-forme incontournable avec l’ensemble des éléments pour que les suiveurs puissent observer l’évolution du championnat luxembourgeois chaque week-end. Ensuite il y a une partie infrastructure, où les différents clubs doivent s’améliorer. À Niederkorn on fait le maximum pour créer des événements autour des matchs, mais il nous manque par exemple une baie vitrée qui donne sur le terrain pour accueillir des partenaires ou des invités de marque. Enfin, la communication générale et celle des clubs : l’utilisation des réseaux sociaux est incontournable aujourd’hui pour montrer ce qu’on fait sur et en dehors du terrain.
C.S. : Il faut que chaque club fasse en sorte de faire venir les gens voir les matchs. Il y aura alors une conséquence au niveau de la ligue. J’essaie de la faire pour Mondorf mais je n’ai pas la prétention de me placer en tout-savant qui expliquerait ce qu’il faudrait faire pour le foot dans son ensemble. C’est à tous les acteurs de se mettre ensemble et de tirer tous dans le même sens : les clubs bien sûr mais aussi la fédération qui a un sacré rôle à jouer, elle doit être vecteur de solutions, qui doivent être davantage pensées que des solutions simplistes. Les medias ont aussi un rôle à jouer : on va plus parler du non-paiement des salaires à Hesperange que de l’aspect sportif, et on s’y perd un peu.
L’attractivité se mesure tout de même aussi par l’affluence au stade. Comment améliorer ces chiffres (ndlr : moyenne de 685 à Niederkorn, 433 à Mondorf, et 279 à Rosport sur la phase aller) ?
J-P.K. : Les affluences aux matches à domicile sont avantageuses lors des mois d’août et de septembre, quand les spectateurs sont curieux et veulent voir à l’œuvre les nouvelles recrues. Naturellement les matchs avec un enjeu particulier attirent plus de spectateurs lors de la phase décisive en avril et mai.
C.S. : Tant mieux si Mondorf se situe parmi les plus remplis ! Mais on peut améliorer tout ça en cultivant le fait que les gens viennent nous supporter non seulement de Mondorf mais aussi de la région alentours. On a la chance d’avoir beaucoup de clubs voisins : on aime aller les voir quand on ne joue pas et on est content de les voir nous supporter quand eux ne jouent pas.
T.G. : Au Progrès, on a décidé d’utiliser la fin de saison comme zone de test. On a confié cette mission à une responsable événementiel externe pour créer un événement par match. C’était le cas à Bettembourg avec un magicien, dans le derby avec des cracheurs de feu. On a un peu réactualisé notre fan club en donnant un coup de main à notre éternel Jean-Marie et ses équipes pour se moderniser. Le projet sportif est de compter sur des joueurs locaux luxembourgeois. On a la mascotte présente à tous les matchs à domicile, des écrans géants, dans le stade et aussi en dehors du stade pour faire de la communication et amener de plus en plus de gens au stade.
Le public se déplace bien souvent pour voir des joueurs « stars ». Les arrivées de top players participent-elles à rendre la BGL Ligue plus attractive ou bien est-ce le cru local qui permet de fédérer davantage (ndlr : Rosport et Mondorf sont les deux clubs avec le plus de joueurs luxembourgeois en équipe première) ?
C.S. : En principe, un top player doit avoir déjà une grande carrière derrière lui, sinon il ne serait pas une star réputée sur le terrain. J’ai vu pas mal d’anciennes gloires arriver au Luxembourg, mais souvent plus en fin de carrière ou en « pré-retraite ». Ça peut être intéressant au début, mais si les performances ne sont pas au rendez-vous, ce ne sera pas durable. J’ai bien plus de plaisir à découvrir de jeunes joueurs à potentiel, si possible qui ont grandi ici ou ont fait leur école de foot au Luxembourg, même si c’est pour les voir partir et rebondir dans des championnats professionnels ou compléter leur formation à l’étranger.
J-P.K. : Le transfert de Jodel Dossou a été réalisé en premier lieu pour renforcer le secteur offensif du FC Victoria. Nous espérons avoir de nouveau la main heureuse comme lors des transferts hivernales des dernières saisons. Oege Van Lingen et Adham El Idrissi avaient rapidement fait preuve de leurs qualités, ce qui a attiré l’attention de la concurrence.
T.G. : Oui, ça attire les curieux, de voir des joueurs renommés en fin de carrière venir évoluer au Luxembourg, mais paradoxalement les joueurs qui ramènent le plus de gens dans les stades, je pense que ce sont plutôt les joueurs locaux ou éventuels internationaux luxembourgeois. Les gens se déplacent pour voir des joueurs qu’ils connaissent et s’identifier à un projet, et voir des jeunes du club intégrer l’équipe première. C’est pour ça qu’on veut améliorer la formation.
J-P.K. : C’est évident que le public local veut toujours une identification permanente avec son équipe. Dans cet ordre d’idées, il faut naturellement laisser la porte ouverte aux jeunes joueurs talentueux et être prêt à faire des sacrifices sportifs. Ceci compte surtout pour un club de notre dimension.
C.S. : D’un autre côté, je ne suis pas en train de faire du recrutement avec la carte d’identité à la main. Heureusement, j’ai la chance de vivre dans un pays où j’ai plus de 50% de mes concitoyens qui n’ont pas la nationalité luxembourgeoise et on vit extrêmement bien tous ensemble ici. Je crois qu’il ne faut surtout pas mener ce genre de discussions. Je ne fais pas la différence entre un joueur luxembourgeois et un non-luxembourgeois. Je fais la différence entre un joueur qui s’identifie avec les valeurs de l’équipe, qui s’implique au sein du club, et quelqu’un qui ne le ferait pas. On ne recherche pas seulement le joueur de foot, mais la personne qui est derrière. Les multiples nationalités, origines, ethnies, religions donnent du sens tant que les gens qui viennent sont prêts à être intégrés et les gens qui sont là sont prêts à les accueillir.
L’expérience spectateur, c’est plus que le jeu sur le terrain : les chants des supporters, le clubhouse, la buvette. La convivialité participe aussi à venir passer une après-midi au stade ?
J-P.K. : Tout ceci compte pour Rosport. Les matches à domicile sont toujours une fête, surtout en cas de victoire et lors de la présence des amis fidèles des Spartinaikos [ndlr : les supporters du club de basket Sparta Bertrange, lié historiquement avec le Victoria Rosport]. Les supporters du FC Victoria connaissent les limites du club au point de vue financier. Nous savourons depuis 17 saisons cette expérience, qui ne s’avère jamais comme chose acquise d’avance.
C.S. : Tout forme un ensemble : la buvette, le clubhouse, nos Angry Goats bien sûr, tant qu’ils se comportent bien, en supporters et non pas en ultras : un fan club doit supporter de manière positive. Sans tout cela, Mondorf ne serait rien, ou en tout cas ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui. Il faut que les gens s’y retrouvent : une ambiance, des résultats, et un sentiment d’adhésion.
T.G. : Et on n’est plus dans les années 80 ou 90 ou les gens venaient d’office au stade quand il y avait match le week-end. Aujourd’hui, il faut essayer de mettre le plus grand nombre possible de moyens en place pour attirer les spectateurs de manière différenciée : les joueurs locaux auxquels on s’identifie, ça fait une partie du public, les fans du Progrès, une autre, nos jeunes du club en tribunes, encore une autre… En 2018, on était la meilleure affluence du pays, il y avait une émulation : il faut profiter du retour à la normale au niveau économique et mettre des nouveautés en pratique. La stratégie du club est d’évoluer avec son temps. L’opportunité du partenariat avec Yanns s’est développée, avec le concert au stade le 25 mai, on est moteur en termes d’événementiel et on veut être dynamique. Le Progrès, c’est professionnel dans sa structuration, familial dans sa gestion quotidienne, et en progression permanente comme notre nom l’indique : notre nouveau site internet qui est désormais en ligne le montre bien.
Un championnat plus attractif passe également par l’injection de fonds extérieurs. Comment attirer plus de sponsors ?
T.G. : Oui pour les fonds extérieurs mais il faut voir lesquels… On a eu beaucoup de propositions mais des investisseurs qui voulaient mettre leur nez dans le sportif ou la structuration même du club. Et ça quand vous avez un projet de 20 ans derrière vous, ce n’est pas pour le détruire comme un château de cartes. On a notre pool de partenaires, ils sont plus de 200, ils sont fidèles et heureux d’être avec nous et on en est déjà notre 32e business club. On va proposer une formule gold et un projet transfrontalier avec Thionville et Virton.
J-P.K. : Rosport ne fait malheureusement pas partie de la poignée de clubs surmédiatisés. On n’a jamais assez de sponsors, surtout ceux qui tiennent leurs promesses et restent fidèles aussi dans les phases moins bonnes. Le FC Victoria continue de pratiquer une politique réaliste. Connaissant nos limites au point de vue économique et géographique, nous sommes fiers de compter depuis de longues années sur des partenaires premium solides sans oublier un pool de sponsors non-négligeable.
C.S. : Clairement, le foot est aussi une question de moyens. Pour Mondorf, ça passe d’abord en ayant une image de marque la plus positive possible. Ensuite, en n’étant pas seulement un club qui regarde uniquement les résultats de l’équipe Senior mais qui envisage le club dans son ensemble : on a 17 équipes de jeunes en entente avec Schengen, une équipe cadettes et une équipe dames avec Schengen et Remich-Bous, on a Senior 1, Senior 2, Vétéran… C’est un ensemble. Il faut le véhiculer et participer aux événements locaux dans la commune, notamment avec la section jeune ou les vétérans. Ça n’aide pas à attirer une multinationale mais cela peut contribuer à fédérer une multitude de petits sponsors qui constituent notre pool de partenaires.
Les infrastructures de nos clubs sont-elles un frein pour attirer sponsors, joueurs, ou simplement spectateurs ?
J-P.K. : Dans ce contexte, Rosport ne compte logiquement pas parmi les big players. Les infrastructures situées en plein milieu du camping et tout près de la Sûre ne permettent pas un agrandissement d’envergure. Quand bien même la Party Rent Arena garde son charme et son cachet spécial. Par contre la pelouse se présente souvent dans un état qui ne favorise absolument pas le développement d’un jeu emballant. Nous espérons une nette amélioration pour la nouvelle saison, puisque que la commune s’est engagée récemment de refaire entièrement la pelouse après le dernier match à domicile de ce championnat en mai contre Strassen.
T.G. : Bien sûr que c’est un frein. Quand vous faites déplacer quelqu’un au stade, il doit prendre du plaisir. Sur le terrain déjà, mais aussi en dehors, via les buvettes, la restauration, les shows et activité pour les enfants. Il faut voir beaucoup plus loin, mais on est limité par rapport à d’autres pays ou championnats de multiples façons et notamment les infrastructures. Elles se développent mais ça reste insuffisant. On a aussi un frein culturel, par rapport à l’Allemagne par exemple, où le sport est dans la culture, suivre son équipe est une base. Ici, c’est plus compliqué, mais on va y travailler avec de l’identification, des Luxembourgeois qui reviennent, des locaux quand ce sont des étrangers, et bien sûr des joueurs attractifs pour permettre de créer un bon mix.
C.S. : On a très peu de clubs avec des infrastructures vraiment convenables. Si je prends notre exemple à Mondorf, le stade est très beau mais a été conçu et planifié avec la commune quand on était en deuxième division… Il y a 20 ans, il était phénoménal. Heureusement, la commune nous aide à faire régulièrement des adaptations pour améliorer notre outil de travail. Mais quand on voit les très beaux stades au Luxembourg, comme à Differdange où c’est exemplaire, ou Hesperange avec un très beau terrain, c’est très différent !
Les particularités de certains clubs, comme les partenariats, l’identité familiale ou la communauté sont-elles autant de plus-value ?
T.G. : Absolument, par exemple la plus value de notre projet avec Virton et Thionville est multiple : cellule de recrutement commune, matchs amicaux quasi-permanents, tournoi transfrontalier en été, stage commun pour les jeunes à Niederkorn, business club commun, et en fond un projet de création de foot handisport. Avec Sochaux, on a développé des relations sportives, avec un match de préparation à Bonal et des liens qui nous ont permis d’avoir Filet, Guett-Guett, Jarmouni.
C.S. : Aujourd’hui, à Mondorf, on a la chance d’avoir grandi ensemble, joué ensemble, de s’être retrouvés à nouveau après s’être perdus de vue. On prend du plaisir à être ensemble, fêter les victoires ensemble mais aussi se remettre en question ensemble. On est un petit club familial, on n’a pas la prétention de dire qu’on est un grand club. On fait ce qu’on pense être juste à notre niveau, et cette adhésion et cette identité sont primordiales.
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