Football féminin : théorie d’une évolution

11 minutes
©Jules Regrenil

En quelques années, le foot féminin au Luxembourg est passé d’un amateurisme ultra-confidentiel à l’ambition de tremplin vers le monde professionnel. Plongée au cœur du deuxième poumon du sport le plus populaire tous genres confondus et entretien avec le sélectionneur national Daniel Santos.

En 1972, le Grand-Duché voyait s’organiser son premier championnat de football réservé aux dames. Il fallut attendre les années 2000 pour voir éclore une équipe nationale féminine, et encore vingt ans pour que l’on comprenne la nécessité d’un développement d’envergure. État des lieux à l’aube d’une nouvelle ère.

AU BONHEUR DES DAMES

La Suédoise Sara Holmgren, chargée du sujet de l’égalité des genres dans les grandes orientations stratégiques de l’UEFA, l’a affirmé lors de l’événement de clôture du projet européen « All in plus » pour la promotion des femmes dans le sport qui s’est tenu le 13 février à La Coque : « Les progrès réalisés ces dernières années sont considérables ! »

Bien aidées par la médiatisation de la Coupe du monde féminine en 2023, les footballeuses ont le vent en poupe. Et à la hauteur d’une petite nation comme la nôtre, l’évolution est concrète. Augmentation significative du nombre de licenciées et de sections féminines, exportation en pro à l’étranger de plus de la moitié de nos internationales, projection à moyen terme d’une montée au deuxième échelon de la Women’s Nations League, ambition de passer le tour préliminaire de la Ligue des Champions pour le Racing, tous les voyants semblent au vert.

Mieux, les préjugés sexistes ne sont plus en vogue au bord de nos pelouses. Peut-être les entraînements mixtes chez les jeunes ont-ils permis de mieux grandir ensemble, ou bien est-ce simplement le résultat logique d’une société qui a favorisé la libération de la parole des femmes et démocratisé les études scientifiques sur les sportives ? Toujours est-il que lorsqu’on interroge les principales actrices du ballon rond au Grand-Duché, ce qui était autrefois considéré comme un « sport d’hommes » est désormais pleinement assimilé à une discipline sans distinction de genres. D’Élodie Martins, coach du club quadruple champion de Ligue 1 à Melody Laurent, ancienne internationale belge et ses 9 saisons de titulaire dans notre championnat, en passant par Dan Santos, sélectionneur des Rout Léiwinnen depuis 2021, tous s’accordent à dire que la donne a totalement changé.

Le football féminin n’est plus à l’ère de la quête de reconnaissance, mais bien entré dans une attitude d’affirmation de son identité propre que les amateurs de beau jeu ont tôt fait de saluer. Seules les instances paraissent en retard au rendez-vous de l’égalité. La fédération tarde à doter les rencontres de l’élite locale d’arbitres assistants et reste loin de consacrer autant d’argent et de ressources pour la sélection qu’elle en dispense à son homologue masculine. Quand bien même elle participe activement à la promotion du foot féminin, les subventions de l’UEFA et la FIFA ne sont pas exponentielles aux dépenses engagées pour contenter les critères internationaux. Au mieux a-t-on droit à des félicitations. Bon boulot les gars, continuez.

C’est précisément le seul écueil d’une progression fulgurante qui s’est accomplie quasiment sans l’aide de personne. Ou plutôt uniquement grâce à l’investissement titanesque de certains et certaines). Et à présent que la courbe fléchit, puisque faire un bond de géant était facile quand on partait de rien, et que des moyens structurels sont nécessaires pour que l’évolution se fasse sur le long terme, les déclarations d’intention et la bienveillance idéologique ne suffisent plus. En donnant la parole à celles et ceux qui font le football féminin luxembourgeois, nous voulons leur offrir plus qu’une tribune : une visibilité médiatique qui dépasse la simple rubrique. Parce que toutes et tous servent de « role model », et ce qui a été réalisé jusqu’à aujourd’hui doit s’avérer le miroir de ce que les futures stars de demain pourront dépasser. Elles sont déjà là, nos pépites. Pour notre plus grand bonheur à venir ?

L’ŒIL DE DAN SANTOS

Dan Santos a pris les rênes de la sélection nationale féminine en 2021, après avoir fait ses armes sur les bancs de Beggen en PH et du Hamm Benfica en BGL Ligue. Pour celui qui a joué toute sa carrière au Luxembourg, se donner corps et âme aux Rout Léiwinnen était tout naturel. Et il y consacre toute son énergie, comme sélectionneur et directeur technique : un travail constant qui commence à porter ses fruits.

©FLF

En 2021, après la défaite contre l’Autriche, vous vous projetiez 4 à 5 ans plus tard en assurant pouvoir mieux tenir tête à ce genre d’équipes. On en est où à présent ?

Dan SANTOS : On joue la Suède qui est plus forte que l’Autriche, plutôt au niveau de l’Angleterre et on a fait ici à la maison 0-4. Là-bas on en prend 8 parce qu’on a voulu jouer au foot, devant 15.000 personnes, on a eu beaucoup d’occasions en première mi-temps, mais on se fait avoir sur leur efficacité en transition offensive… À 6-0 à la mi-temps, on a rectifié ça dans les vestiaires et ça s’est vraiment vu en seconde période. Peut-être que les scores font tache, mais quand on voit le contenu et que le coach adverse a salué notre capacité à sortir de leur pressing, c’est un vrai compliment pour notre évolution footballistique. C’est ça l’objectif aussi : montrer la progression. Il faut parfois aller au-delà des résultats. Non seulement les filles n’ont pas sombré mentalement, mais elles ont réussi à mettre en pratique directement les conseils tactiques donnés à la mi-temps. Il y a 4 ans, c’était impensable !

Quand on regarde votre liste pour cette Nations League, beaucoup de filles évoluent à l’étranger. Comment analyser cette fuite des talents ?

On est sur du 50%. Quand je suis arrivée, il n’y en avait qu’une seule ! C’est très bon signe pour moi. L’objectif est que les filles voient le monde professionnel. Même si nos clubs travaillent mieux – et très bien pour certains – le niveau reste bien plus élevé à l’étranger. On le voit quand elles reviennent chez nous en stage : la compétitivité est totalement différente, il y a beaucoup plus d’intensité à l’entraînement, elles perçoivent les choses plus vite tactiquement. Chez Marta Estevez, ça crève les yeux : c’est une autre joueuse. Ici elle était très forte, mais maintenant elle a un niveau international. Ces départs à l’étranger font du bien à l’équipe nationale, mais donnent aussi l’exemple à suivre pour celles qui jouent encore au pays, car ici on a encore un cap à franchir.

« On doit être beaucoup plus Jürgen Klopp que Diego Simeone !  »

Au niveau fédéral, qu’est-ce qu’on peut faire pour aider le championnat à passer ce cap ?

J’étais pour un championnat à huit équipes. Il y a un écart entre les huit premiers, assez compétitifs, et les deux autres équipes qui se prennent énormément de buts. C’est frustrant pour celles qui perdent et pas intéressants en termes d’adversité pour les joueuses qui gagnent. Être arrivé à 10 équipes, c’est déjà bien. Dans deux ou trois saisons, on sera encore plus compétitifs, parce ce qu’on a des joueuses nées en 2008 ou 2009, qui ont fait toute leur formation en club mais aussi au CFN, et qui ont donc pu bénéficier d’une préparation. Ça permettra de voir des équipes plus homogènes, avec un vrai football de qualité. Je suis également pour, comme ils l’ont fait en BGL Ligue, l’obligation d’avoir un entraîneur diplômé. Je crois qu’il faudrait pénaliser financièrement de manière assez sévère l’absence d’un entraîneur diplômé en ligue 1 féminine ! Le niveau tactique quand je suis arrivé était horrible. Au début, j’ai dû repartir de zéro, il n’y avait pas les bases. Aujourd’hui je n’ai plus besoin de faire ça, heureusement.

Même si les fonctions de sélectionneur et d’entraîneur sont différentes, quelles adaptations ont dû être faites en passant des hommes aux femmes ?

L’un des problèmes, c’est qu’on ne connaît pas nos adversaires. La différence principale entre le foot masculin et féminin, c’est que nous, on n’a pas d’historique, pas de détails, rien. Je n’ai que deux matchs vidéos sur lesquels travailler ! Par ailleurs, on a dû s’adapter au niveau athlétique et physiologique. Les femmes ont un autre corps, surtout chez les jeunes. Il y a eu des études réalisées par la FIFA sur l’influence des hormones et on essaie de tout adapter. On a mis en place une application où elles renseignent leurs périodes de règles, pour qu’on adapte les entraînements par exemple. Au niveau de la pédagogie, j’ai dû aussi m’adapter à la nouvelle génération mais pas parce que ce sont des femmes, simplement parce que la société évolue. Il faut être dans la bienveillance, arrondir les angles. On doit être beaucoup plus Jürgen Klopp que Diego Simeone ! En tant que sélectionneur, c’est plus facile parce qu’on a bien moins de temps ensemble et tout est condensé dans un laps de temps très court.

« À part les beaux discours lors des tables rondes, les vrais actes n’ont jamais été faits ! »

Le choix Emile Mayrisch a déjà permis de ne plus jouer dans un stade national presque vide. Comment encore améliorer l’affluence aux matchs à domicile ?

Il faudrait qu’il y ait moins de jalousie et de mauvaise volonté. Vouloir faire plus pour le foot féminin mais être contre l’évolution de l’équipe nationale, c’est oublier que la sélection est la vitrine du championnat. Je trouve ça triste, quand un club a des joueuses sélectionnées, que personne de l’équipe ne vienne les soutenir, ou que des amicaux ou des entraînements soient programmés pendant les rencontres internationales. C’est contre-productif. Beaucoup de gens disent qu’il faut faire avancer le foot féminin, mais font le contraire derrière… 10€ pour voir un match de l’équipe nationale, ce n’est pas cher payé ; quand on se déplace à l’étranger, il y a beaucoup de monde dans les tribunes. Bien sûr il y aurait des moyens marketing, qui vont au-delà de mes compétences, pour remplir les gradins : on pourrait inviter toutes les écoles primaires du coin le vendredi soir. Il y a plus de chance que quelqu’un se déplace si on lui a donné un billet, même quand c’est gratuit en-dessous de 16 ans. C’est quelque chose qui doit venir des politiques, du ministère des Sports, ou de l’Égalité des genres. À part les beaux discours lors des tables rondes, les vrais actes n’ont jamais été faits !

Parce qu’il subsiste encore des stéréotypes sur la qualité du football féminin ?

Oui certainement. Ça reste un sport d’hommes pour beaucoup, qui ont l’image du foot féminin il y a 10 ans, moins beau à voir… Alors que quand des entraîneurs de BGL Ligue ou mon ancien coach Angelo Fiorucci, maintenant directeur sportif à Käerjeng, viennent nous voir, ils saluent le jeu qu’on propose. Ce que je reproche à l’UEFA et la FIFA aussi, c’est que pendant les grandes compétitions, on envoie des étoiles à tout le monde, mais on ne voit rien venir. Ici la fédération a beaucoup investi, on a grandi, on a forcément plus de frais et les subsides ne suivent pas. C’est triste parce qu’on nous pousse à investir et qu’on n’a pas de retombées.

Projetons-nous dans cinq ans : quel football féminin en 2030 au Luxembourg ?

Au niveau club, un championnat plus attractif, compétitif, avec un niveau homogène, des play-offs serrés et des matchs ouverts. Pour la sélection, quel que soit le sélectionneur à ce moment-là, évoluer en ligue B et y rester le plus longtemps possible, même si parfois il faudra faire l’ascenseur, et avoir le même succès que l’équipe masculine. Essayer d’aller gratter des places pour challenger une qualification, être reconnu comme un pays européen du football. En 2021, obtenir un match amical était très difficile, personne ne voulait jouer contre nous. Maintenant, une dizaine de pays nous contacte à chaque trêve internationale. Le train est sur les rails, on avance – moins vite qu’avant c’est normal, puisqu’on ne repart plus de zéro – et on doit viser plus haut petit à petit. Et on a un réservoir de filles à potentiel depuis les U12 jusqu’aux U19 qui promettent une belle profondeur de banc à partir de 2027… 

Marco Noel

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